Pourquoi ?
Strasbourg est confrontée à une double inégalité particulièrement marquée dans ses quartiers populaires : des besoins de santé plus importants et une offre médicale plus rare. Les études locales révèlent des écarts considérables : la prévalence de l’obésité infantile y est jusqu’à cinq fois plus élevée que dans le reste de la ville, et l’on y trouve deux à trois fois moins de médecins généralistes. Surtout, l’accès aux spécialistes est quasiment inexistant, avec parfois quarante à cinquante fois moins de praticiens qu’ailleurs.
Ces constats s’ajoutent à une situation sociale fragile : près d’un habitant sur quatre vit sous le seuil de pauvreté. Or, pauvreté et santé sont intimement liées. Les quartiers prioritaires cumulent précarité économique, exposition accrue aux risques environnementaux, difficultés d’accès aux droits et fragilité psychologique. La ville a donc fait de la réduction des inégalités territoriales de santé une priorité politique, en intégrant la santé dans les enjeux du quotidien au même titre que l’éducation ou le logement.
Comment ?
Pour répondre à cette urgence, Strasbourg a développé deux outils complémentaires.
Le premier est celui des maisons urbaines de santé (MUS). Inspirées des maisons de santé pluridisciplinaires mais adaptées au contexte local, elles ont été implantées dès 2008 dans les quartiers les plus fragiles. Elles regroupent médecins, infirmiers, sages-femmes, dentistes et acteurs sociaux dans un projet de santé partagé. Leur création s’appuie sur un partenariat étroit entre la Ville, l’Agence Régionale de Santé, la Caisse primaire d’assurance maladie, la Collectivité européenne d’Alsace, la Région et les bailleurs sociaux, qui assument le risque immobilier et permettent de proposer des loyers adaptés à des professionnels en secteur 1. Ces structures assurent une présence médicale durable, favorisent le travail en équipe, accueillent des dispositifs de prévention et servent de relais pour d’autres services (consultations tabacologiques, points accueil jeunes, ateliers de santé). Aujourd’hui, cinq MUS fonctionnent déjà (Neuhof, Cité de l’Ill, Hautepierre, Meinau-Canardière, Elsau) et deux autres projets sont en cours (Port du Rhin, Cronenbourg).
Le second outil est le bus Spot Santé, lancé en 2024. Véritable vitrine mobile de la prévention, il se déplace dans les quartiers et va à la rencontre des habitants sur les marchés, dans les parcs ou au pied des immeubles. À son bord, une infirmière en pratique avancée propose des actions de médiation, des dépistages simples et des entretiens individuels. L’objectif est de rendre l’information accessible, de lever les freins liés à la méconnaissance du système de santé et d’orienter les habitants vers les ressources existantes. En quelques mois seulement, le bus a réalisé une quarantaine d’actions et accueilli plus de 1 000 personnes. Il fonctionne grâce à un large réseau de partenaires associatifs et institutionnels, couvrant des thématiques variées : santé mentale, nutrition, addictions, santé gynécologique, activité physique, vaccination, dépistages.
Ces deux dispositifs sont conçus comme des portes d’entrée vers le droit commun. Les MUS ancrent une offre de soins pérenne au cœur des quartiers, tandis que le bus permet de toucher les habitants les plus éloignés du système de santé, y compris ceux qui n’ont plus aucun médecin de proximité. Ensemble, ils traduisent une volonté de maillage complet du territoire.
Quel bilan ?
Les résultats sont déjà tangibles. Les MUS ont permis de réimplanter durablement des médecins et des soignants dans des zones où l’offre était en voie d’extinction. Elles attirent de jeunes professionnels, favorisent la coordination et créent des pôles de santé reconnus par les habitants. Dans certains quartiers, elles se sont élargies à de nouveaux services, comme l’ouverture d’un centre dentaire ou la mise en place d’actions collectives de prévention.
Le bus Spot Santé, de son côté, a rapidement trouvé son public. L’affluence et la diversité des demandes témoignent d’un besoin considérable d’information, d’écoute et d’accompagnement. L’évaluation conduite après six mois d’activité montre une fréquentation soutenue et une satisfaction élevée des habitants comme des partenaires. La ville envisage déjà de renforcer l’équipe, actuellement limitée à un seul poste à temps plein, et d’y adjoindre de nouveaux professionnels de santé pour étendre la couverture et élargir l’offre.
Au-delà des chiffres, ces initiatives produisent un effet symbolique fort : elles redonnent de la dignité aux habitants des quartiers populaires en leur garantissant un accès équitable à la santé. Elles constituent aussi une réponse aux inquiétudes liées au vieillissement des médecins, au départ non remplacé de nombreux praticiens et au risque croissant de désertification médicale urbaine. Strasbourg s’affirme ainsi comme une ville pionnière, qui fait le choix d’investir là où les besoins sont les plus criants, avec une stratégie articulant prévention, accès aux soins et justice sociale.
Le projet en images
- © Ville de Strasbourg
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Entretien croisé avec Benjamin Soulet, adjoint à la maire de Strasbourg en charge de l’équité territoriale et de la politique de la Ville, et le Dr Alexandre Feltz, adjoint à la santé publique et environnementale
Pourquoi Strasbourg a-t-elle fait de la santé dans les quartiers populaires une priorité politique ?
Benjamin Soulet : Quand nous sommes arrivés aux responsabilités en 2020, nous avons constaté un territoire extrêmement inégalitaire. Strasbourg est la grande métropole avec le plus fort taux de pauvreté, près de 26 %, et des écarts immenses entre quartiers en matière d’investissements publics. Certains territoires étaient sous-dotés depuis des années, notamment en équipements de santé. Nous avons donc décidé de réorienter nos investissements vers les besoins du quotidien et de concentrer 60 % de nos budgets sur la moitié des quartiers les plus populaires. Les maisons urbaines de santé s’inscrivent pleinement dans cette logique de rattrapage et d’équité territoriale.
Dr Alexandre Feltz : Strasbourg a une histoire particulière en matière de santé publique. Nous avons conservé des compétences que d’autres villes ont perdues, comme la PMI ou la santé scolaire. Mais surtout, les données locales sont alarmantes : cinq fois plus d’obésité infantile dans les quartiers populaires, deux à trois fois moins de généralistes et pratiquement pas de spécialistes. Face à ces inégalités criantes, il fallait agir vite et fort. Dès 2008, nous avons créé le modèle strasbourgeois des maisons urbaines de santé, et plus récemment nous avons lancé le bus Spot Santé pour aller au-devant des habitants.
Comment fonctionnent les maisons urbaines de santé ?
Benjamin Soulet : Ce sont des structures qui regroupent des professionnels de santé libéraux et parfois des centres de santé, autour d’un projet commun validé par l’ARS. Leur particularité, à Strasbourg, est d’être implantées directement dans les quartiers prioritaires. Elles permettent de recréer une offre de soins de premier recours là où elle avait disparu. La Ville soutient financièrement chaque projet à hauteur de 100 000 €, et nous travaillons en partenariat avec les bailleurs sociaux et la société d’économie mixte Locusem, qui prennent en charge le risque immobilier. Aujourd’hui, cinq maisons sont en activité et deux autres sont en préparation.
Dr Alexandre Feltz : Les MUS sont essentielles car elles attirent de jeunes praticiens et structurent le parcours de soins dans les quartiers. Elles accueillent aussi des actions de prévention et de promotion de la santé, en lien avec les associations locales, les écoles ou les centres socioculturels. Nous avons réussi à mailler progressivement la ville : chaque grand quartier populaire aura bientôt sa maison de santé. Mais ce modèle reste fragile, car les financements régionaux et départementaux se réduisent et les professionnels doivent faire face à des loyers parfois élevés. C’est un combat permanent pour maintenir cette offre de proximité.
Et le bus Spot Santé, quel rôle joue-t-il ?
Dr Alexandre Feltz : C’est un outil innovant et souple. Inauguré en 2024, il permet d’aller à la rencontre des habitants, sur les marchés, dans les parcs, devant les écoles. À bord, une infirmière en pratique avancée propose médiation, dépistages simples et orientation. Nous travaillons avec une vingtaine de partenaires sur des thématiques variées : nutrition, tabac, addictions, santé gynécologique, santé bucco-dentaire, santé mentale… En six mois, plus de 1 000 personnes ont été accueillies. L’objectif est de lever les freins, de rendre l’information compréhensible et d’accompagner vers les ressources du territoire. La demande est telle que nous cherchons déjà à renforcer l’équipe et à élargir l’offre, par exemple avec des permanences médicales dans les quartiers totalement dépourvus de médecins.
Benjamin Soulet : Ce bus illustre parfaitement notre politique d’« aller-vers ». Tout ne passe pas par la construction d’équipements en dur : il faut aussi des outils mobiles, souples, capables de toucher les publics les plus éloignés du système de santé. Le Spot Santé complète le travail des maisons urbaines et montre que la santé de proximité peut prendre des formes diverses, adaptées aux réalités des habitants.
Quelles sont les principales difficultés rencontrées ?
Benjamin Soulet : La question des financements reste un défi constant. Il faut convaincre nos partenaires, parfois obtenir des dérogations, et s’assurer que les loyers restent supportables pour des praticiens qui exercent en secteur 1. À cela s’ajoute la complexité de coordonner de nombreux acteurs : Ville, ARS, bailleurs, associations, professionnels. Mais cette culture du partenariat est devenue une force.
Dr Alexandre Feltz : Le modèle des maisons urbaines est fragilisé par le retrait de certains financeurs. Quant au bus, il fonctionne aujourd’hui avec un seul poste d’infirmière, ce qui limite sa capacité d’action. Nous travaillons à élargir l’équipe, avec l’ambition d’intégrer des médecins pour assurer un suivi de pathologies chroniques dans des quartiers totalement dépourvus de soins.
Au-delà de l’accès aux soins, quelle est la portée symbolique et citoyenne de ces projets ?
Benjamin Soulet : Les habitants voient que leur quartier compte, qu’il bénéficie d’investissements de qualité. Installer une maison de santé ou faire venir un bus de prévention, c’est aussi restaurer de la dignité et de la confiance dans l’action publique.
Dr Alexandre Feltz : C’est une manière de dire que la santé est un droit pour tous, indépendamment de son lieu de résidence. Ces dispositifs traduisent une volonté de justice sociale et territoriale. Ils renforcent aussi la cohésion, car ils associent habitants, associations et institutions autour d’un objectif commun : améliorer la santé de tous.
Quel message souhaitez-vous adresser aux autres villes ?
Benjamin Soulet : Il ne faut pas se reposer uniquement sur les crédits spécifiques de la politique de la Ville. C’est en mobilisant le droit commun, en réorientant les investissements ordinaires vers les territoires fragiles, que l’on réduit réellement les inégalités.
Dr Alexandre Feltz : Les collectivités locales ont prouvé qu’elles savent agir. Il est temps qu’elles obtiennent davantage de moyens et de compétences pour développer la prévention, l’éducation à la santé et l’offre de soins de proximité. C’est un investissement gagnant, pour la population et pour la cohésion sociale.
- Nom : Strasbourg
- Département : Bas-Rhin
- Région : Grand Est
- Population : 290 576 habitants
- Maire : Jeanne Barseghian
- Site internet : Site de la ville
- 26 % : part de la population strasbourgeoise vivant sous le seuil de pauvreté – le taux le plus élevé parmi les grandes métropoles françaises.
- 5 : nombre de maisons urbaines de santé en activité dans les quartiers populaires (Neuhof, Cité de l’Ill, Hautepierre, Meinau-Canardière, Elsau).
- 2 : projets supplémentaires en cours (Port du Rhin, Cronenbourg).
- 100 000 € : participation financière de la Ville pour chaque maison urbaine de santé.
- 1 000 habitants accueillis par le bus Spot Santé entre septembre 2024 et janvier 2025.
- 40 actions de prévention organisées en six mois par le bus, en partenariat avec une vingtaine d’acteurs de santé et du monde associatif.
- 124 000 € : coût annuel de fonctionnement lié aux deux postes d’infirmiers en pratique avancée, qui constituent le cœur de l’équipe du bus.
- 5 fois plus d’obésité infantile dans les quartiers populaires que dans le reste de la ville.







