Le plan territorial de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations de Sarcelles


Le 5 juillet 2019, la ville de Sarcelles a renforcé son engagement contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations en signant un plan territorial de trois ans (2019-2022) aux côtés d’acteurs locaux et d’associations spécialisées comme la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (Licra), SOS Racisme ou l’Union des Etudiants Juifs de France (UEJF). Le maire de la ville, Patrick Haddad, entend faire de Sarcelles une “ville référence” en matière de lutte contre toutes les formes de discrimination.

Ce plan a pour objectif de rassembler et mobiliser les habitants, d’une part, mais également de sensibiliser, informer, et communiquer avec eux afin de protéger et soutenir les victimes de discriminations. Un volet de formation et d’accompagnement au changement a également été pensé.

 

Pourquoi ?

La ville de Sarcelles se singularise par la forte diversité de sa population. Les différences culturelles entre les quartiers de la municipalité constituent le socle du vivre-ensemble sarcellois. Cette richesse découle de l’histoire de la commune qui a su, dès la fin des années 1950, accueillir des habitants venus d’horizons très différents. Aujourd’hui, la ville compte près de 60 000 habitants pour une centaine de communautés de toutes origines, de toutes cultures et de toutes religions.

Cependant, il serait faux de croire que le racisme, l’antisémitisme et les discriminations sont plus présents à Sarcelles qu’ailleurs. Ce sont, malheureusement, des maux de la société observables de manière globale. Force est de constater à cet égard, que de nombreux territoires sont aujourd’hui fragilisés par des stigmates liés aux crises de l’emploi et du logement, mais également aux questions d’éducation, de sécurité, et plus largement d’insertion et d’intégration au sein de la société française. 

Constatant cela, et consciente de la nécessité d’agir, la ville de Sarcelles a choisi de s’engager par la mise en place d’un dispositif innovant afin de prolonger les initiatives nationales à l’échelon local. Ici, le Plan national de lutte contre le racisme et l’antisémitisme se voit décliné dans sa version territoriale, et y trouve une résonance particulière.

 

Comment ?

Ce premier volet 2019-2022 se décline en 6 étapes majeures.

1ère étape : diagnostiquer la situation, en effectuant un travail d’inventaire et d’évaluation de ce qui avait déjà été entrepris. L’engagement de la ville de Sarcelles sur le terrain de la lutte contre les discriminations ne date pas d’hier. C’est un volet essentiel de la politique municipale depuis de nombreuses années, qu’il s’agit aujourd’hui d’intensifier et de faire évoluer.

2ème étape : rassembler et mobiliser contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations, en lançant un appel à projets pour soutenir les réseaux associatifs territoriaux, en développant des partenariats avec les musées nationaux et les lieux de mémoire, en intervenant dans les collèges et lycées sarcellois, en organisant des rencontres intergénérationnelles et interculturelles et en portant des projets thématiques relatifs à l’histoire des différentes communautés du territoire.

3ème étape : sensibiliser, informer et communiquer avec les habitants. Des cycles de conférences thématiques sont organisés dans le cadre de l’Université populaire de Sarcelles lancée en juin 2019, ainsi qu’un cycle d’expositions thématiques itinérantes en partenariat avec S.O.S Racisme. D’autre part, un travail d’information, de sensibilisation et de partage va être engagé sur le thème du dialogue inter-religieux, en associant les représentants des cultes locaux sur le modèle du programme “Emouna” porté par Sciences Po.

4ème étape : accueillir, accompagner, protéger et soutenir les victimes, en établissant un diagnostic de la fonction d’accueil des victimes sur le territoire pour identifier les difficultés rencontrées par la population, les réponses apportées, les acteurs et les moyens mobilisés. Il s’agira également d’explorer de nouvelles orientations en matière d’action, d’organisation, de partenariat et de communication.

5ème étape : former et accompagner les acteurs. Cela passe par la structuration d’une offre de formation pour les agents communaux, mais également pour les acteurs associatifs. De nouveaux partenariats seront mis en œuvre, notamment avec le Camp des Milles et le Centre National de la Fonction Publique Territoriale (CNFPT) afin d’ouvrir leurs programmes de formation au plus grand nombre.

6ème étape : évaluer l’impact et les résultats des actions réalisées. Chaque année, ce travail d’évaluation permet de dresser un bilan global du projet. Celui-ci repose sur plusieurs principes : la clarification des publics concernés par les actions, la définition des résultats attendus, un bilan partagé avec l’ensemble des partenaires du plan et la participation d’habitants ou de leurs représentants pour témoigner de leurs vécus et éclairer ainsi la réflexion de la municipalité sur les efforts à accentuer.

 

Le projet en photos

 

M. Patrick Haddad, maire de Sarcelles.

 

  

  

 © 2021 — Ville de Sarcelles

Premier bilan

À ce stade, il est encore trop tôt pour tirer le bilan définitif du plan. D’autant plus que la crise sanitaire est venue modifier le calendrier initialement fixé, essentiellement basé sur des rencontres physiques entre les habitants ou avec les acteurs associatifs locaux. Le Val-d’Oise souffrant d’un taux d’incidence assez élevé, il a fallu adapter les événements prévus pour garantir le respect des consignes sanitaires.

Cependant, il est à noter que les initiatives mises en œuvre jusqu’ici ont été globalement bien accueillies par les sarcellois et sarcelloises, ce qui demeure encourageant pour la suite. Toutes les composantes culturelles et religieuses de la ville estiment faire partie d’un vaste ensemble social que chacune d’entre elles contribue à équilibrer. Dans le climat politique que nous connaissons actuellement, cela est particulièrement remarquable. Ce plan de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations s’inscrit donc dans ce contexte : il ne se base pas sur un constat d’ordre religieux mais sur une volonté politique de la ville, financièrement soutenue par l’État.

 

Interview de Jérôme Perronnet, directeur de cabinet de Patrick Haddad :

 

M. Jérôme Perronnet, directeur de cabinet du maire.

1) Une des initiatives mises en oeuvre dans le cadre du plan vous a-t-elle particulièrement marqué ?

Il y a eu de nombreux moments marquants ! Mais si je dois en raconter un en particulier, je peux vous parler de Souccot. Vers la fin du mois de septembre a lieu, dans la tradition juive, la “Fête des Cabanes” ou “Souccot”. Il s’agit d’une semaine de fête lors de laquelle les Juifs déjeunent symboliquement sous des cabanes temporaires (“soucca”) spécifiquement construites pour l’occasion.

À Sarcelles, l’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) a décliné son opération “Souccot expliqué à nos potes” en installant des cabanes en plein cœur de la ville. Or, s’il y a bien une commune dans laquelle le rapport entre communautés a pu être parfois tendu, c’est Sarcelles. En tous cas, c’est cet angle qui a été adopté dans beaucoup de reportages publiés dans les médias. L’UEJF a donc voulu contredire cette approche-là en montrant qu’il n’y avait pas plus de division communautaire à Sarcelles qu’ailleurs. Plusieurs hautes personnalités religieuses de la ville se sont rendues sous ces cabanes, tout comme de nombreux habitants qui ne faisaient pas partie de la communauté juive.

C’était l’occasion, pour des gens qui ne se rencontrent pas souvent, de partager un moment fort symboliquement. Ils ont pris un goûter ensemble et se sont fait expliquer certaines traditions juives. C’est un moment qui a vraiment marqué l’histoire de Sarcelles. La proximité physique, le fait de partager un même goûter, la reconnaissance de l’Autre, de sa culture, de son culte : on était bien au-delà d’un simple goûter. On a assisté à un véritable lever de préjugés. 

 

2) Comment la ville de Sarcelles s’est-elle adaptée à la crise sanitaire dans le cadre de la réalisation du plan ?

Cela n’a pas été facile bien sûr, comme vous pouvez l’imaginer. Notre commune a souffert de la pandémie, comme beaucoup d’autres. Pour la fête de Souccot dont je vous parlais tout à l’heure, par exemple, nous n’avons pas réussi à lancer d’autres événements du même type car la crise est arrivée assez vite, ce qui a compliqué l’organisation de rencontres physiques. Or, ces rencontres sont vraiment au cœur de notre programme d’action. Pour autant, nous ne voulons pas partir défaitistes, il y a des choses qui sont en train de se remettre en place. Il y a notamment eu une rencontre au conservatoire de Sarcelles entre des jeunes militants de SOS Racisme qui ont témoigné devant d’autres jeunes de leurs parcours individuels de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les autres formes de discriminations. Ces militants avaient pour point commun d’avoir pu adhérer, dans le passé, à un discours discriminant dans lequel ils ne se reconnaissent plus aujourd’hui. Cette rencontre s’inscrivait dans le projet “Salam, Shalom, Salut” conduit par SOS Racisme, qui est un de nos partenaires dans le cadre du plan.

 

3) Comment se matérialisent concrètement ces partenariats noués avec les acteurs associatifs, qu’ils soient locaux ou nationaux ?

Il y a plusieurs axes de lutte dans ce plan, qui se veut global : la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations (qui correspond à des thématiques de politiques publiques assez classiques en banlieue), bien entendu, mais également la lutte contre l’homophobie, ou contre la grossophobie, notamment avec le traitement de la question du diabète et de l’obésité par exemple. Par conséquent, nous essayons de nouer des liens avec des associations qui interviennent dans des domaines très diversifiés, pour élargir notre champ d’action.

Sur le plan scolaire par exemple, nous travaillons avec un certain nombre d’écoles qui sont en REP+, avec les classes de CM2 en particulier. Pour vous donner un exemple, nous avons un partenariat avec l’association “Dessinez Créez Liberté” (DCL) qui a été fondée par Charlie Hebdo et SOS Racisme au lendemain des attentats de janvier 2015. Cette association est née pour répondre à la nécessité d’initier la jeunesse au dessin de presse, en particulier à la satire et la caricature. Elle entend offrir au plus grand nombre (enseignants, animateurs, bibliothécaires, éducateurs, etc.) des outils pédagogiques pour ouvrir le débat et aborder des thématiques plutôt sensibles. L’actualité politique récente ne me fera pas mentir, je crois.

Cette association fournit un travail très profond et surtout, très adapté aux publics les plus jeunes. Elle n’est pas là pour faire la promotion de la caricature coûte que coûte, d’imposer un modèle idéologique. Au contraire, elle fait de l’éducation fine au dessin de presse à travers la valorisation de l’esprit critique, la question de la prise de hauteur, de la contextualisation des événements politiques. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi de travailler avec DCL dans plusieurs écoles sarcelloises. Ce programme n’a pas encore commencé, mais il va être mis sur pied dans les prochaines semaines.

 

4) Justement, quels projets reste-t-il à mettre en œuvre pour la suite du plan, d’ici 2022 ? Et à plus long terme ?

Alors, pour la suite, plusieurs choses vont avoir lieu, notamment en termes d’exploration de la mémoire. Car qui dit travailler sur la mémoire d’un peuple dit aussi travailler sur la mémoire des autres. À cet égard, la ville de Sarcelles s’est associée à une documentariste, Sophie Nahum, qui est en train de réaliser le dernier épisode d’un documentaire intitulé “Les derniers”, en référence aux derniers survivants de la Shoah. Cet épisode se consacre aux “enfants cachés”, à savoir les enfants juifs qui vivaient en territoire occupé durant la Seconde Guerre mondiale, et qui ont été soustraits aux plans d’extermination mis en place par le régime nazi en étant dissimulés dans des familles ou des organismes d’accueil. A l’heure actuelle, ces enfants cachés ne sont plus très nombreux à Sarcelles : nous en avons trouvé deux. 

Comme je le disais, travailler sur ces événements-là, c’est également travailler sur les autres mémoires car elles aussi sont malheureusement souvent faites de parcours de migration et de génocides. C’est la raison pour laquelle nous avons noué un partenariat avec le Musée national de l’histoire de l’immigration pour organiser, à Sarcelles, une grande exposition nationale qui s’intitulera : “Juifs et Musulmans”. Et quel meilleur terrain que Sarcelles pour accueillir ce type d’expositions ?

Nous allons également diffuser en vidéo une pièce de théâtre, “Djihad”, qui a beaucoup tourné à Paris. Écrite par Ismaël Saïdi, elle raconte l’odyssée tragi-comique de trois Bruxellois qui partent en Djihad, comme son nom l’indique. À plus large échelle, elle évoque les parcours de personnes radicalisées qui se sont finalement extraites du fondamentalisme. L’offre culturelle représente, pour nous, un levier intéressant à enclencher dans la prévention des phénomènes de radicalité. D’autre part, au lycée sarcellois de la Tourelle, des élèves de Sciences Po vont venir parler des enjeux de la réussite scolaire par le biais de l’association Ambition Campus, qui accompagne chaque année une centaine de lycéens de REP et REP+. Ce sera l’occasion de présenter aux lycéens l’ouvrage “Je ne veux plus tricher”, écrit par Emmanuel Kinzonzi, qui peut leur fournir des clés intéressantes pour la suite de leurs parcours académiques.

 

5) Un mot de conclusion ?

Je vous ai présenté, dans les grandes lignes, le panel des actions à entreprendre dans les prochains mois. Nous tentons de rester sur des choses concrètes, mais dimensionnées intellectuellement. La symbolique de la ville et sa notoriété nous aident beaucoup, c’est un fait. Lorsque nous rencontrons d’autres acteurs territoriaux, personne ne nous demande qui nous sommes. Chacun projette quelque chose sur la ville de Sarcelles, en bien ou en mal, mais tout le monde a déjà entendu parler de notre commune du fait de ses caractéristiques particulières. En résulte une forte charge symbolique, dont nous essayons de tirer avantage pour mettre en œuvre des programmes innovants comme celui dont nous avons discuté aujourd’hui.

 

 

Fiche d'identité de l'agglomérationLe projet en chiffresPour aller plus loin
  • Nom : Sarcelles
  • Département : Val-d’Oise
  • Région : Île-de-France
  • Population : 58 811 habitant.e.s
  • Maire : Patrick Haddad
  • Site internet : Site de la ville
  • Calendrier du plan : 2019-2022
  • Coût total du plan : 108 500 € (financé pour moitié par l’État)
  • Nombre de nationalités représentées à Sarcelles : 80
  • Nombre de lieux de cultes à Sarcelles : 15 (5 synagogues, 5 mosquées, 2 églises catholiques, 1 église catholique chaldéenne, 1 église copte, 1 paroisse protestante)
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