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En attendant le « choc PISA »

Dans l’avalanche de commentaires consécutifs à la publication de l’enquête PISA, on évoque les pays qui, comme l’Allemagne auraient accompli leur « choc Pisa » et ceux qui, comme la France, en seraient incapables, indéfectiblement attachés à un système éducatif obsolète. Au-delà de ces débats saturés d’idéologie, nous revenons sur les enseignements de l’enquête et les solutions éducatives qui vaudraient d’être expérimentées là où les élèves sont aujourd’hui le plus en échec scolaire.

Précautions
Dans un article plein de discernement publié le 27 novembre dernier dans The Conversation -soit avant la publication des résultats de la dernière enquête conduite par l’OCDE-, la chercheuse Marie Duru Bellat (auteur de deux livres de référence sur les inégalité sociales à l’école) explique utilement ce qu’il en est de l’enquête PISA et quelles conclusions rationnelles on peut et on ne peut pas en tirer. Cette enquête, rappelle-t-elle, vise à évaluer « la compréhension de l’écrit, la culture mathématique et la culture scientifique des jeunes de 15 ans, et ceci sur la base de situations de la vie réelle, l’objectif étant d’évaluer la maîtrise des aptitudes pour la vie quotidienne, et non des connaissances disciplinaires ».
Il existe une première distorsion dans la comparaison ; les élèves français de 15 ans se trouvent pour certains au collège, pour d’autres en lycée d’enseignement général, pour d’autres encore en lycée professionnel… alors que les systèmes scolaires comparés au nôtre ne proposent la plupart du temps à leurs élèves, ni le redoublement, ni cette orientation/sélection précoce.
De façon plus générale, les constats objectifs débouchent toujours sur une multiplicité d’interprétations. Et il serait bien hasardeux d’établir une corrélation ferme entre les performances observées dans les différents pays et les caractéristiques du système éducatif ou les réformes à entreprendre « du fait de la multiplicité des facteurs potentiellement en cause… ».
Ce qui devrait davantage inciter à nous interroger plutôt qu’à rallumer les querelles d’école dont nous nous sommes faits une spécialité dès qu’il s’agit d’éducation.

Le mal français
Il n’en demeure pas moins que les résultats de la dernière enquête révèlent quelques tendances lourdes de notre système éducatif. Disons d’abord que celui-ci se situe dans la moyenne des pays développés, avec des écarts relativement faibles d’un pays à l’autre, alors que les plus grandes inégalités mondiales opposent toujours ces pays à ceux du sud mal développé. Et reconnaissons ensuite avec Nathalie Mons, présidente du Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) « que ces moyennes ne veulent pas dire grand chose tant elles recouvrent de disparités ».
Le premier domaine d’inégalités est celui des performances des élèves. D’un côté, une élite atteignant des records (8% des élèves, proportion stable d’une enquête à l’autre) ; de l’autre, un noyau dur incompressible d’enfants ne maîtrisant pas les compétences de base (22% des élèves, en hausse d’un point par rapport à l’enquête 2013), avec un écart record de 118 points entre les deux aux tests proposés dans ce cadre, un des plus forts taux des pays étudiés.
Le deuxième sujet d’alerte est la prégnance de l’origine sociale et culturelle sur les performances des élèves. 40% des élèves issus de milieux défavorisés sont en difficulté (contre 34% en moyenne de l’OCDE) ; 2% des élèves issus de ces milieux parmi les élèves les plus performants et un handicap atteignant 50 points pour les élèves immigrés de la seconde génération (contre 31% en moyenne dans la zone OCDE).
Troisième constat préoccupant. L’école française serait-elle moins performante parce que plus bienveillante ? Pas du tout. Les élèves français (les filles en particulier) prennent moins de plaisir qu’avant à étudier les sciences. Et l’école française apparaît aussi anxiogène que l’école japonaise, qui se classe dans le peloton de tête au classement PISA.
Dans ce paysage, il faut regarder du côté de « la compréhension de l’écrit en français » pour trouver un domaine où les élèves français ont amélioré leurs performances entre 2013 et 2016.

Que faire contre les inégalités scolaires ?
On l’a rappelé en commençant cet article, comparaison n’est pas toujours raison. Et il serait pour le moins imprudent de croire qu’en important telles quelles, les solutions apparemment opératoires ailleurs, on résoudrait d’un coup toutes nos difficultés. Voyons les exemples cités par Libération (édition du 6 décembre 2016) comme des pistes de solutions possibles, plus que comme « la formule gagnante ».
Au bénéfice des élèves défavorisés, la Corée du sud propose aux enseignants volontaires des conditions d’exercice mieux adaptées, avec des classes à effectifs réduits… là où notre éducation prioritaire n’a réussi à faire baisser le nombre d’élèves que de 2 enfants par classe. Elle leur offre aussi des postes rémunérés, ce vers quoi notre actuelle ministre a commencé de progresser de façon moins timide que ses prédécesseurs. De son côté le Canada mise sur une offre élargie de ressources pédagogiques pour les établissements en difficulté. Quant à l’Angleterre, elle a opté pour une dotation financière « avantageant » ces établissements, à charge pour eux de réfléchir à la manière de l’utiliser et de faire leurs preuves à l’occasion d’une sorte de challenge national.
Contre l’échec scolaire, la plupart des pays misent sur le soutien individualisé, comme la dernière réforme du collège l’institue en France depuis la rentrée 2016, mais l’Irlande y inclut du soutien thérapeutique et des groupes d’aides aux devoirs. La Finlande s’assure que celui-ci soit bien dispensé par des professionnels formés, ce qui n’est vraiment pas le cas dans nos établissements où ces heures, mal payées, sont souvent assurées par des non-enseignants.
Côté enseignement enfin, Canada et Japon mettent l’accent sur la formation continue des enseignants, et surtout sur le travail en réseau et le partage des ressources pédagogiques en Amérique du Nord. La Belgique et Israël proposent aux enseignants des heures supplémentaires pour s’occuper des élèves nécessitant plus de soutien, en contrepartie d’une forte revalorisation de salaire dans ce dernier cas. A Singapour, les enseignants sont évalués chaque année et les plus performants reçoivent une prime… Autres latitudes, autres mœurs !
En attendant et à défaut de choc, l’éducation prioritaire ne pourrait-elle expérimenter de façon volontariste et franche, sans demi-mesures, les trois voies manifestement les plus pratiquées pour réduire les inégalités scolaires : une forte réduction des effectifs ou a minima, une utilisation intensive des classes dédoublées ; un soutien individualisé multiforme, assuré à l’école ou hors l’école, par des professionnels travaillant en étroite coordination avec les enseignants et les parents de l’élève ; une offre fortement incitative (combinant aux plans pédagogique, professionnel, statutaire et financier, les avantages individuels et les bénéfices collectifs) à destination des enseignants volontaires pour s’engager concrètement sur ces objectifs ? Ce qui n’exclurait a priori aucune autre forme d’innovation pédagogique et sociale.
Face aux tendances lourdes du modèle français d’éducation et devant de telles inégalités face à la réussite scolaire, le monde éducatif et la société sont sûrement prêts à tenter le pari.

Pour aller plus :
www.oecd.org

 

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